Retour sur la septième Assemblée Générale de l’association Astres : Un engagement renouvelé au service de la recherche de provenance

Par Manon Fournil

Le 5 mai dernier s’est tenue la septième Assemblée Générale de l’association Astres au musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (mahJ). Au cours de cette assemblée, le rapport moral de l’année 2025 a été adopté à l’unanimité, soulignant le maintien du Bureau ainsi que la poursuite d’activités clés telles que le Prix Marcel Wormser et la publication des Carnets de provenance. L’association a également décidé de diversifier ses activités en évoquant la création d’une collection d’ouvrages dédiés à la recherche de provenance, mais également en constituant une nouvelle équipe de mécénat.

Ouverture de la septième Assemblée Générale d’Astres
© Sabrina Souc Mocoeur

À l’occasion de cette Assemblée Générale, les membres de l’association ont eu la chance d’assister à une visite guidée de l’accrochage « Itinéraires d’œuvres spoliées. Diane Esmond et Fédor Löwenstein », par Pascale Samuel, commissaire de l’exposition. Depuis plusieurs années, le mahJ présente des expositions-dossiers consacrées à des cas de restitutions. De 2023 à 2025, une exposition-dossier a été dédiée à L’Enfant Didi de Chana Orloff, œuvre spoliée en 1943 avec l’ensemble de l’atelier-logement de l’artiste, passée de main en main jusqu’à sa réapparition à New York en 2008 et sa restitution à la famille en 2022. Cette présentation au public fut l’occasion de se pencher sur le pillage des ateliers d’artistes pendant l’Occupation et de présenter les démarches entreprises par les artistes et les familles d’artistes pendant plusieurs générations. 

C’est dans cette continuité que s’est ouverte, le 18 février dernier, une exposition dédiée à Diane Esmond (1910-1981) et Fédor Löwenstein (1901-1946). Qualifiées d’« art dégénéré », leurs œuvres ont fait l’objet de confiscations distinctes : celles de Diane Esmond sont saisies à l’automne 1940 par l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) dans l’appartement familial laissé vacant, tandis que vingt-cinq toiles de Fédor Löwenstein sont appréhendées par la Feldkommandantur le 5 décembre 1940 dans les docks de Bordeaux. Transférées au musée du Jeu de Paume en vue de leur destruction, les peintures de Löwenstein — dont les trois toiles rescapées portent encore aujourd’hui de grandes croix rouges visibles — sont alors en partie regroupées dans la « Salle des martyrs ». Les œuvres d’Esmond connaissent également d’importantes dégradations matérielles dans ce lieu de transit, une trentaine d’entre elles étant détruites en juillet 1943.

Outre l’identification d’une quatrième œuvre disparue (La ville moderne, 1935), les investigations ont retracé le parcours des trois tableaux rescapés de Löwenstein : transitant par le Louvre après-guerre, ils intègrent le Musée national d’art moderne en 1973 sous forme de dons anonymes. Identifiés en 2010 par le ministère de la Culture grâce aux archives de Rose Valland, ils sont radiés pour inscription indue le 16 novembre 2011, inscrits en tant que MNR puis restitués en septembre 2025. Concernant Diane Esmond, les 14 toiles rescapées, chargées le 27 août 1944 dans le dernier train quittant Paris, ont été préservées grâce à l’action combinée de la Résistance et des signalements de Rose Valland, permettant leur restitution à l’artiste le 4 mars 1946 par la Commission de récupération artistique. Afin de raconter l’histoire de ces œuvres et de leurs propriétaires, ces pièces ont été confiées au mahJ par les deux familles, sous la forme d’un prêt pour les tableaux de Löwenstein et d’une donation pour les deux toiles de Diane Esmond.

Cette exposition illustre la persévérance des familles, des chercheurs et chercheuses, et des pouvoirs publics pour la restitution des œuvres spoliées, initiatives que l’association Astres entend soutenir. L’Assemblée Générale a ensuite été suivie de plusieurs conférences riches et variées, reflétant la diversité des enjeux actuels que traverse la recherche de provenance.

Hélène Ivanoff et Lucile Paraponaris © Sabrina Souc Mocoeur

Hélène Ivanoff et Lucile Paraponaris, toutes deux membres du Collectif pluridisciplinaire de recherche de provenances (CPRP), ont mis en lumière d’importantes avancées relatives au statut des chercheurs indépendants. Issu d’une initiative des étudiants du Diplôme Universitaire de Nanterre de « Recherche de provenance des œuvres d’art » amorcée en 2023, le CPRP s’est officiellement structuré en janvier 2024 afin de rassembler des professionnels de la sphère francophone. Ce réseau international fédère aujourd’hui plus d’une centaine de membres aux profils divers, associant chercheurs indépendants, universitaires, juristes et acteurs des institutions patrimoniales. Le collectif a pour ambition de structurer la profession tout en animant un espace d’échanges au-delà des frontières institutionnelles.

C’est dans cette perspective qu’a été présentée une première version de travail du Guide de la recherche de provenances en indépendant. Ce document s’articule comme un recueil de recommandations visant à définir les conditions d’exercice d’une pratique en pleine expansion. Il s’accompagne d’une déclaration sur l’honneur ainsi que d’une charte de bonnes pratiques. Ce texte fixe un cadre déontologique rigoureux, axé sur la transparence et la rigueur scientifique. Destiné à être partagé, ce guide s’affirme comme un jalon essentiel pour sensibiliser et structurer durablement cette profession en plein essor. 

Héloïse Dazard-Portch © Sabrina Souc Mocoeur

Cette exigence de rigueur scientifique trouve une illustration concrète dans les recherches menées par les membres du réseau. Héloïse Dazard-Portch, chercheuse indépendante, a ainsi partagé les recherches issues de son mémoire, réalisé dans le cadre du DU de l’Université Paris Nanterre, portant sur l’acquisition de tapas par le musée d’Angoulême en 1988 auprès du Service Protestant de Mission. La chercheuse tenait à spécifier qu’au-delà de leur usage vestimentaire, ces objets revêtent une dimension profondément rituelle : linceuls, langes ou écrins pour des objets sacrés, leur circulation peut matérialiser un certain lien social. Ces étoffes étaient d’ailleurs souvent découpées pour faciliter les échanges, une pratique incomprise par les Européens qui cherchaient à les conserver intactes pour leur aspect visuel. En outre, parmi les pièces étudiées, ce sont les tapas non décorés, souvent relégués au second plan par le regard occidental, qui s’avéraient être les plus précieux, car utilisés dans les contextes les plus sacrés.

En l’absence de sources écrites sur la collecte de ces objets, trois hypothèses pour expliquer leur transfert vers la Maison des Missions de Paris en 1887 peuvent être formulées : l’usage de réseaux de correspondance pastoraux, l’acquisition via des circuits marchands coloniaux, ou un lien direct avec le blackbirding (pratique de recrutement forcé de main-d’œuvre insulaire). Longtemps relégués dans les réserves du musée d’Angoulême après la dispersion des collections en 1987, ces tapas font aujourd’hui l’objet d’un indispensable travail de documentation. Ce cas d’étude rappelle ainsi l’importance d’interroger les angles morts des collectes coloniales afin de restituer la trajectoire historique et la valeur rituelle de ces pièces.

Corinne Hershkovitch © Sabrina Souc Mocoeur

Enfin, Corinne Hershkovitch, Présidente de l’Association, a clôturé les présentations en revenant sur l’affaire Armand Dorville, avocat juif parisien, ancien combattant décoré de la Grande Guerre et grand collectionneur dont l’ensemble comptait plus de 450 œuvres en 1939. À la suite de son décès en juillet 1941, sa succession organise une vente publique à Nice en juin 1942. Le Commissariat général aux questions juives y nomme un administrateur provisoire et place le produit financier sous séquestre. En 1944, cinq membres de la famille sont arrêtés à Megève, puis déportés et assassinés. Le produit de la vente est finalement versé aux ayants droit en 1947. Par la suite, lors du règlement global de la succession, les frais successoraux se sont trouvés grevés de pénalités pour retard de paiement.

L’identification des œuvres de la collection s’est accélérée en 2011 révélant la présence de tableaux et d’une sculpture dans les musées nationaux. Concernant la nature de la vente de 1942, la CIVS a retenu qu’elle avait été souhaitée et décidée par les héritiers et leur exécuteur testamentaire, tout en qualifiant le blocage des fonds de « spoliation temporaire du produit de la vente » et a recommandé, à ce titre, une indemnisation. La loi du 21 février 2022 a finalement permis la remise de douze œuvres achetées par les musées nationaux lors de cette vente. Sur le plan international, l’Allemagne a qualifié la dispersion de 1942 de vente forcée, conduisant à la restitution de trois tableaux, parallèlement à des règlements de la part de détenteurs privés. Aux États-Unis, les démarches visant trois œuvres conservées au MET s’inscrivent dans l’attente d’une proposition de la famille, dans un contexte marqué par l’évolution de la loi fédérale américaine en avril 2026, favorisant l’allongement des délais de prescription. 

Sur le plan judiciaire, après plusieurs rejets fondés sur l’absence de lien de causalité direct entre le séquestre et la décision de vendre, la Cour de cassation a rendu un arrêt de principe le 26 novembre 2025. S’appuyant sur les principes de la Conférence de Washington, elle a reconnu que la dépossession du fruit de la vente constituait une mesure exorbitante du droit commun. Cette décision renvoie désormais l’affaire devant la Cour d’appel de Paris, où les plaidoiries sont fixées au 12 janvier 2027.

De la définition éthique du chercheur indépendant aux enquêtes minutieuses sur les biens coloniaux et les spoliations antisémites, ces présentations soulignent la complexité et la nécessité de la recherche de provenance. Plus de 80 ans après les faits, la persévérance conjointe des familles, des chercheurs et des institutions demeure essentielle, un engagement que l’association Astres continuera de soutenir et de fédérer au cours de l’année à venir.

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