Projet de recherche de Joël Zouna, lauréat du Grand Prix Marcel Wormser : « Les États-Unis dans les circulations des collections coloniales. Les objets camerounais du Field Museum de Chicago au XXe siècle. »

Par Joël Zouna

Les obligations de scolarité de l’École normale supérieure comprennent, en plus de la réalisation d’un Master de recherche, la validation d’un ensemble d’expériences dites “hors-les-murs”. L’une de ces expériences peut prendre la forme d’un séjour de recherche effectué au sein d’un laboratoire de recherche. C’est dans ces conditions que je rejoins en 2024 le projet Reversed History of Collections. Cameroon’s Cultural Heritage in German Museums, vaste projet de cartographie des collections camerounaises au sein des musées publics allemands et copiloté par les équipes de l’Université de Dschang et de la Technische Universität, Berlin. Le projet de recherche : « Les États-Unis dans les circulations des collections coloniales. Les objets camerounais du Field Museum de Chicago » y prend racine, faisant du séjour de recherche prévu pour 6 mois, un séjour prédoctoral annuel. Il se fonde donc sur l’Atlas de l’Absence. Le patrimoine culturel camerounais en Allemagne publié en 2023 et consignant les résultats de la première phase du projet Reversed History of Collections. Cameroon’s Cultural Heritage in German Museums[1]. Devenu depuis octobre 2025 un projet de thèse en tant que tel, son ambition se résume en deux principaux points. (1) Penser et justifier la participation étasunienne dans l’extractivisme et les transferts du patrimoine culturel camerounais et (2) réfléchir aux conditions d’appropriation/réappropriation de ce dernier par les concernés dont la dépossession remonte à la fin du XIXè siècle.

Pour ce faire, l’entrée choisie ici est un corpus de près de 2 000 objets et 600 photographies acquis en 1925 par le Field Museum de Chicago via achat auprès de la firme allemande JFG Umlauff. L’étude des activités de l’entreprise JFG Umlauff, une des principales pourvoyeuses des musées occidentaux en ethnographica et naturalia au début du xxe n’étant que récente, ce travail commence par aborder les différentes stratégies mises en place par l’entreprise pour accéder aux institutions étasuniennes[2].  Le recours aux intermédiaires semble essentiel au même titre que le recours à la vente par “lot” démontré par Yaëlle Biro. Les intermédiaires ici sont nombreux mais Jan Kleykamp, marchand d’art néerlandais basé à New-York et le baron Eduard von der Heydt, collectionneur et banquier allemand, tirent leur épingle. Spécialistes d’arts chinois, leur action dans cette transaction reste à clarifier. Les années 1970 marquent un second tournant dans la “vie” de cette collection. Au croisement de nombreuses secousses géopolitiques, la collection sera finalement (et partiellement) mise en valeur grâce aux travaux de Tamara Northern.

Tamara Serfling Northern est une anthropologue d’origine allemande qui arrive aux États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Entre les années 1970 et 1990, elle réalise six expositions consacrées aux “arts du Cameroun” dont la principale The Art of Cameroon (1984) l’errigera au rang de spécialiste. Si son travail est précurseur pour le territoire qui commence tout juste à s’intéresser au continent africain dans le cadre de la Guerre froide, il reste approximatif et généraliste. Ce qui soulève la question du contexte spécifique de cet affrontement idéologique. Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité que cette attention s’estompera avec la fin de la Guerre froide et une reconfiguration des intérêts du pays, la date de la dernière itinérance de l’exposition The Art of Cameroon étant 1989.

Près d’un siècle après son acquisition, ce travail finit donc par une ouverture sous forme de réflexion mais également d’interrogations. Entre le Cameroun et les États-Unis et 100 ans après, comment réparer le lien rompu par ce double-déplacement ? Quels moyens sont-ils à disposition pour informer sur la situation géographique de cette importante collection, qui au-delà des objets et des photographies qui constituent mon corpus de travail, intègre également des restes humains ? En 2024, alors que ce projet était porté à maturité, Donald Trump et le repli nationaliste n’étaient pas des variables d’ajustement. C’est d’ailleurs en partie afin de dépasser les difficultés actuelles que posent l’accès aux États-Unis que ce prix m’a été accordé, mais cette situation débouche également sur des questionnements notamment celui de trouver la position adéquate pour interagir avec les deux communautés.

Source : Couverture n°11, Volume 58, Fieldiana, Field Museum of Natural
History Bulletin, December 1987. Photograph by Ron Testa and Diane
Alexander White (cat. 175615) representing a secret society headdress
figure from the Cross river area of Cameroon.

[1] Mikaèl Assilkinga et al, Atlas der Abwesenheit: Kameruns Kulturerbe in Deustchland, Heidelberg, arthistoricum.net , 2023.

[2] Voir ici Yaëlle Biro, Fabriquer le regard. Marchands, réseaux et objets d’art africains à l’aube du xxe siècle, Dijon, Les Presses du réel.

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