Par Marie Renault
Les commissions de restitution examinent les demandes individuelles présentées par les victimes ou leurs ayant droits pour la réparation des préjudices consécutifs aux spoliations antisémites nazies.
Un Office de récupération économique (ORE) avait été créé en Belgique le 16 novembre 1944. pour localiser, récupérer et restituer des biens meubles qui avaient disparu du domaine public ou privé belge pendant la Seconde guerre mondiale. Au sein de l’ORE, une section active était chargée de l’identification et de la restitution des œuvres d’art spoliées. L’activité de l’ORE a permis de récupérer plusieurs centaines d’œuvres d’art. Mais une grande partie des œuvres d’art spoliées n’a jamais pu être retrouvée. L’ORE a été dissous en 1964.
S’y est ajoutée, créée en 1997, la Commission des biens juifs (mieux connue sous le nom de Commission Buysse), dont une petite partie seulement était consacrée aux œuvres d’art et dont le rapport non finalisé n’a montré que la pointe de l’iceberg. Sur la base des données fournies par les demandeurs et d’une étude historique s’appuyant sur des sources allemandes et belges, environ 160 rapports ont été rédigés concernant des biens culturels disparus. Un certain nombre d’indemnisations ont été attribuées. Cette commission a été dissoute en 2001.
Le royaume de Belgique ne disposait donc jusqu’à très récemment d’aucun type de structure officielle qui fixe un cadre concernant les objets culturels volés ou achetés de force pendant la Seconde guerre mondiale. L’organisation de la Belgique en entités fédérées – Région de Bruxelles-capitale, Région flamande et Région wallonne – n’a peut-être pas facilité leur établissement. La Flandre a pris les devants : la région a créé sa Commission pour la restitution d’œuvres d’art spoliées. La commission, étant flamande, ne statuera que sur des œuvres conservées dans la province. En effet, en Belgique, la culture relève des communautés. Cette création est une première pour la Belgique. La commission se consacrera exclusivement à la restitution des œuvres d’art spoliées par les nazis, à l’exclusion d’autres périodes.
La commission – permanente – constituée d’experts (historiens de l’art, juristes) recevra les demandes des personnes s’estimant spoliées, enquêtera sur les dossiers, entendra les parties et rendra un avis au ministre de la Culture qui décidera – ou non – de restituer les œuvres ou de verser une indemnisation. Elle établira une politique et des procédures claires concernant les spoliations par le régime nazi et les mesures à prendre à leur propos. Elle mènera des recherches de provenance et statuera sur les collections des musées flamands, des musées locaux et des propriétaires privés.
Il est à souhaiter de voir instaurer une commission fédérale dans un futur proche. C’est ce que laisse espérer Mme Vanessa Matz – Ministre fédérale belge de l’Action et de la Modernisation publiques, chargée des Entreprises publiques, de la Fonction publique, de la Gestion immobilière de l’État, du Numérique et de la Politique scientifique – qui a en effet déclaré : « Nous allons faire de même dans les semaines qui viennent. » « C’est plutôt sain aussi que le gouvernement flamand gère ses œuvres de la même manière que nous, au fédéral, (…) nous gérions les nôtres avec parfois des nuances sur les œuvres. »
Les deux commissions travailleront en parallèle. « Ce que l’on peut au moins espérer, déclare Kim Oosterlinck, Directeur des Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, c’est que les commissions travaillent de concert. Ce qu’il faut éviter, c’est avoir des cas où, dans une partie du pays, on considère que c’est une spoliation et pas dans l’autre. »
La partie francophone du pays ne dispose pas encore de mécanisme de ce type.
Les musées royaux des Beaux-Arts sont éminemment sensibles au sujet. Ils ont lancé un programme de recherche intitulé « ProvEnhance » qui se penche sur les œuvres acquises entre 1933 et 1960 et qui détermine les pièces dont l’origine ne pose aucune question contrairement à celles qui demandent un travail de recherche complémentaire. « C’est extrêmement important, affirme M. Oosterlinck. Il s’agit d’un travail de justice de reconnaître le mal qui a été fait. Un musée n’a pas vocation à être receleur. »
Á travers toute le Belgique, l’intérêt pour les spoliations nazies est manifeste. En témoignent les restitutions récentes (2025) d’un tableau de Jacob Jordaens, Retour d’Egypte de la Sainte famille, aux descendants de ses propriétaires, et d’un livre, Armœde de la romancière néerlandaise Ina Boudier-Bakker au Musée juif de Belgique à Bruxelles.
Actuellement, deux demandes de restitution d’œuvres sont en cours auprès des autorités flamandes. Il s’agit de trois pièces de la collection du Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers. Ces dossiers seront traités par la nouvelle commission de restitution.
Une base de données, sur le site www.lootedart.belgium.be, a été constituée à partir des formulaires de déclaration des demandeurs après la guerre, officiellement transférés, suite à la dissolution de l’ORE en 1964, aux Archives de l’État en 2011. On peut disposer ainsi d’informations sur ces œuvres d’art spoliées sous l’occupation en Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais elles sont lacunaires et pas toujours fiables.
On peut penser que ce mouvement en faveur de la restitution des œuvres spoliées a été initié grâce au livre pionnier de Geert Sels, journaliste culturel au journal De Standaard. En 2022, il a publié l’ouvrage Le trésor de guerre des nazis : Enquête sur le pillage d’art en Belgique. Lorsqu’il a entamé son travail, en 2014, il a dû partir de zéro. Son livre a été interprété comme un appel lancé au gouvernement fédéral pour qu’il s’attaque à la question sensible des œuvres d’art spoliées par les nazis en Belgique. Il a d’abord révélé l’ampleur des pillages d’œuvres d’art, alors que selon l’opinion générale, le pillage avait été négligeable – c’était la position officielle des ministères fédéraux belges. En outre, il n’y avait pas dans le royaume de très grands collectionneurs, très visibles, très pillés. Mais il y avait des collections plus petites, très intéressantes pour les nazis qui, à la suite de Hermann Goering, appréciaient tout particulièrement l’art du grand siècle hollandais. Il y eut, certes, dans la Belgique libérée une politique de restitution des œuvres d’art retrouvées dans le Reich vaincu. Trois convois rentrèrent en Belgique et un certain nombre d’œuvres furent restituées. Mais comme dans beaucoup de pays d’Europe, les recherches des propriétaires légitimes ne furent pas très actives et, surtout, s’arrêtèrent très vite. Les œuvres retrouvées et non restituées furent soit vendues aux enchères publiques, soit données aux musées belges (soixante-dix-huit tableaux).
Astres ne peut que souhaiter une installation rapide et un travail fructueux à la nouvelle commission flamande, la création effective d’une commission fédérale ainsi que des échanges féconds avec les autres commissions en Europe.
